1 bébé sur 4 mourait au Québec et on décourageait quand même les mères d’allaiter. Voici pourquoi.

Pour débuter, je met ici au clair qu’une maman qui choisit de ne pas allaiter est tout autant honorable qu’une mère qui allaite. L’article ici met en lumière autre chose. Une histoire de société et de manipulation.

J’ai lu un article sur TVA Nouvelles récemment. Un seul chiffre m’a arrêtée net : il y a 100 ans, 1 nourrisson sur 4 mourait avant l’âge d’un an au Québec et ce, souvent à cause du lait de vache contaminé donné au biberon.


Et là, j’ai ressenti quelque chose entre la tristesse et une colère profonde.
Parce que pendant ce temps-là, on décourageait activement les mères d’allaiter.
Aujourd’hui encore, des femmes se font juger parce qu’elles allaitent à la demande. Parce qu’elles allaitent « trop longtemps ». Parce que leur enfant réclame encore le sein à 2 ans, à 3 ans, à 4 ans. On leur dit que c’est malsain. Que leur enfant est trop dépendant. Qu’elles devraient « lâcher prise ».


J’ai allaité mes deux enfants en tandem. J’ai allaité mon grand jusqu’à 4 ans. Et je me suis fait juger.
Alors laissez-moi vous raconter d’où vient vraiment ce jugement parce que ce n’est pas de la science. C’est de l’histoire. C’est de la politique. Et c’est de l’argent.

L’histoire qu’on ne raconte pas au Québec


Au tournant du XXe siècle, les médecins québécois savaient. Ils savaient que le lait maternel était supérieur. Pourtant, à Montréal en 1898, 1 349 enfants mourraient de gastroentérite dont 1 238 avant l’âge d’un an à cause du lait de vache contaminé donné au biberon.
Ce n’était pas de l’ignorance. C’était un choix de société.


Et dans les pouponnières catholiques du Québec, ce choix prenait un visage particulièrement choquant : les Sœurs de la Miséricorde décourageaient activement l’allaitement maternel. Résultat : entre 1890 et 1921, le taux de mortalité infantile dans leurs établissements avoisinait les 80 %.

Les maladies intestinales liées au lait de vache de mauvaise qualité en étaient la cause principale.


Pendant ce temps, juste à côté, le Montreal Maternity Hospital , un établissement protestant , pratiquait l’allaitement avec succès et affichait des taux de survie incomparablement meilleurs.
Même religion, même ville. Des résultats aux antipodes.

La médecine masculine a pris le contrôle du corps des mères


À partir des années 1950, l’accouchement se déplace massivement vers les hôpitaux. Et avec lui, l’allaitement subit une transformation radicale : il n’est plus une affaire de femmes transmise de mère en fille , il devient une affaire de médecins, presque tous des hommes.


Ce qu’on faisait concrètement dans les maternités ? On bandait les seins des femmes après l’accouchement littéralement enroulé des linges autour de leur torse pour inhiber la montée de lait. L’allaitement devenait biologiquement impossible avant même qu’elles puissent essayer.


Et l’industrie des préparations pour nourrissons était présentée comme la modernité. Comme le progrès. Comme la science.


Cette médicalisation massive a entraîné quelque chose d’irréversible : la perte du savoir générationnel sur l’allaitement, ce savoir transmis de femme en femme depuis des millénaires, a disparu en l’espace d’une ou deux générations.

Nestlé, les fausses infirmières et le lobby qui a tué des bébés


C’est ici que la colère devient difficile à contenir.


L’industrie du lait en poudre n’a pas attendu que les mères choisissent librement de ne pas allaiter. Elle a activement fabriqué ce choix.


Les stratégies employées sont documentées et scandaleuses : des représentantes déguisées en infirmières distribuaient des échantillons gratuits dans les hôpitaux. Ces échantillons étaient donnés juste assez longtemps pour faire tarir la lactation. Une fois le lait maternel tari, la mère n’avait plus le choix elle devait acheter.


Des médecins étaient directement rémunérés pour promouvoir ces produits. Le lait en poudre était présenté comme scientifique, moderne, sûr alors que le lait maternel était relégué au rang de pratique arriérée.


En 1974, un rapport dévastateur “The Baby Killer” exposait publiquement ces pratiques et impliquait directement Nestlé. Un boycott international s’en suivit. L’OMS adopta en 1981 un code international interdisant la promotion des substituts du lait maternel. Nestlé n’accepta de le respecter qu’en 1984, après des années de pression.
Des violations de ce code ont été documentées jusqu’à aujourd’hui.
Retenez ceci : on ne vous a pas dit que l’allaitement était démodé parce que c’est vrai.

On vous l’a dit parce que ça rapportait des milliards.

Le sein sexualisé : une invention du XXe siècle


Voilà une autre pièce du puzzle qu’on oublie trop souvent.


En 1951, les anthropologues Clellan Ford et Frank Beach ont étudié 191 cultures à travers le monde. Résultat : dans seulement 13 d’entre elles, les hommes associaient les seins à un désir sexuel. Dans la grande majorité des cultures humaines, le sein est d’abord et avant tout nourricier.


La sexualisation intense du sein féminin est une construction culturelle récente, occidentale. Elle s’est accélérée au XIVe siècle en Europe, puis explosée au XXe siècle avec la culture américaine de la pin-up, du cinéma et des magazines. Après la Deuxième Guerre mondiale, le sein nourricier a été progressivement effacé par le sein érotique.


Conséquence directe : une mère qui allaite en public est perçue comme exhibant un organe sexuel alors qu’elle nourrit simplement son enfant, exactement comme l’ont fait des milliards de femmes depuis la nuit des temps.
Ce n’est pas naturel de trouver l’allaitement dérangeant. C’est culturel. Et cette culture a été construite, en partie, pour servir des intérêts économiques.

« Ton enfant est trop dépendant » le mythe qui culpabilise les mères


C’est peut-être le jugement le plus insidieux de tous.


Une mère qui allaite longtemps, qui porte son enfant, qui répond à ses pleurs, on lui dit que son enfant sera trop dépendant. Trop collé. Pas assez autonome. Certains professionnels de la santé vont même jusqu’à pathologiser cette relation, suggérant une fusion malsaine entre la mère et l’enfant.


La science dit le contraire.


La psychanalyste et travailleuse sociale clinique Dre Erica Komisar, auteure de Being There: Why Prioritizing Motherhood in the First Three Years Matters, a passé plus de 30 ans en pratique privée à étudier l’impact de la présence maternelle sur le développement de l’enfant. Sa conclusion, basée sur des décennies de travail clinique et les recherches neurobiologiques les plus récentes : la présence émotionnelle et physique d’une mère dans les premières années de vie de son enfant lui donne de meilleures chances de grandir en santé émotionnellement, heureux, sécure et résilient.


En matière d’attachement, dit-elle, more is more “plus c’est plus”.


Ce que la science de l’attachement nous dit clairement :


Un enfant ne peut pas devenir dépendant d’une sécurité affective saine. La vraie dépendance pathologique naît d’une carence, pas d’une abondance d’amour.


Pour se détacher sainement, un enfant doit d’abord s’être solidement attaché. L’autonomie n’est pas l’opposé de l’attachement, elle en est le fruit.


Plus un enfant est proche du corps de sa mère dans les premières années, plus il sera capable d’explorer le monde avec confiance. Les études cliniques valident cela de manière constante.


Une carence en contacts physiques génère des hormones de stress qui peuvent endommager certaines structures cérébrales et augmenter les risques de dépression, d’anxiété et de difficultés sociales à long terme.


L’idée qu’un enfant qui tète encore à 2 ou 3 ans est « problématique » ne vient pas de la neurologie. Elle vient d’une norme culturelle fabriquée la même qui a bandé les seins des nouvelles mères dans les années 1950.


Ce n’est pas ton enfant qui a un problème. C’est le regard de la société sur toi qui en a un.

Les injonctions contradictoires : tu ne peux jamais gagner

Si tu donnes le biberon : tu n’es pas assez dévouée.
Si tu allaites : tu montres trop ton corps.
Si tu allaites longtemps : tu es fusionnelle.
Si tu sevres tôt : tu prives ton enfant.
Les mères évoluent dans un espace où toute décision peut être critiquée. Cette double contrainte n’est pas accidentelle elle maintient les femmes dans un état permanent d’insécurité sur leurs choix maternels, les rendant dépendantes de l’approbation externe.
C’est exactement ce que la société patriarcale fait depuis des siècles : dicter aux femmes ce qu’elles doivent faire avec leur propre corps et celui de leur enfant, puis les culpabiliser quelle que soit leur décision.

Une lettre aux mamans qui allaitent et à celles qui ont arrêté

Si tu allaites encore ton bébé de 18 mois, ton bambin de 2 ans, ton grand de 3 ou 4 ans : tu n’as pas à t’expliquer.


La nature humaine prévoit un allaitement bien au-delà de la première année. L’OMS recommande de poursuivre jusqu’à 2 ans et plus. Dans la grande majorité des cultures humaines non industrialisées, lesq enfants allaitent en moyenne entre 2 et 4 ans. Ce n’est pas extrême c’est normal. C’est notre société qui est hors-norme.


Le regard que tu reçois, les commentaires à table des fêtes, les sourcils levés chez le médecin ce ne sont pas des signaux que tu fais quelque chose de mal. Ce sont les traces d’une histoire de manipulation commerciale, de médicalisation masculine et de sexualisation culturelle qui t’a précédée de 70 ans.


Tu n’as pas à porter ça.


Et si tu n’as pas allaité, si tu n’as pas pu, si tu as choisi de ne pas le faire : tu n’as pas à porter ça non plus. La culpabilité maternelle n’est pas un signe que tu es une mauvaise mère, c’est un signe que tu es une mère dans une société qui utilise la culpabilité comme outil de contrôle.


Reprends ton pouvoir.


Reprends confiance en ton instinct de mère.


Ton corps sait. Ton enfant sait. Et cette relation entre vous deux n’appartient qu’à vous.

Cet article t’a parlé ? Partage-le à une maman qui se fait juger en ce moment. Elle a besoin de le lire.
Et dis-moi en commentaire : toi, tu as vécu quoi comme jugements autour de l’allaitement ?

Sources :


∙ Denyse Baillargeon, Un Québec en mal d’enfants : la médicalisation de la maternité, 1910-1970


∙ Société canadienne de pédiatrie L’allaitement : retour sur le bon, le mieux et le meilleur


∙ PMC / La mortalité infantile au tournant du XXe siècle au Canada français


∙ UQAM — Déjouer la fatalité (Childhood, histoire des pouponnières au Québec)


∙ The Lancet, 2022 — série sur l’allaitement et le marketing de l’industrie du lait infantile


∙ Ford & Beach, Patterns of Sexual Behavior (1951) — étude de 191 cultures


∙ Dre Erica Komisar, Being There: Why Prioritizing Motherhood in the First Three Years Matters (2017)


∙ OMS — Code international de commercialisation des substituts du lait maternel (1981)


∙ La Leche League France — Histoire de l’allaitement, histoires d’allaitement

Picture of Mère Alpha

Mère Alpha